Affichage des articles dont le libellé est Junger. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Junger. Afficher tous les articles

lundi 5 juillet 2010

Deux individus contre l'histoire: Drieu et Jünger

"Deux individus contre l'histoire. Pierre Drieu La Rochelle, Ernst Jünger" par Julien Hervier

EJü1195397506.jpg


ex: http://www.polemia.com/

L’auteur et le livre

Ce livre est la réédition revue, corrigée et augmentée d’une postface, d’un texte publié pour la première fois en 1978 et qui était lui-même la version allégée d’une thèse d’État soutenue en Sorbonne. Professeur honoraire de l’université de Poitiers, Julien Hervier est le principal traducteur de Jünger et a dirigé l’édition des Journaux de guerre dans la Pléiade, il a également traduit des ouvrages de Nietzsche, Heidegger et Hermann Hesse, et a édité de nombreux textes de Drieu, notamment son Journal 1939-1945.

Comme le souligne lui-même l’auteur dans sa postface, le contenu de son livre serait bien différent s’il devait l’écrire aujourd’hui, notamment en ce qui concerne Jünger dont l’œuvre a pris une autre ampleur, en particulier avec les cinq volumes du journal de vieillesse Soixante-dix s’efface, jusqu’à sa mort en 1998. Quant à Drieu, il faudrait « insister sur la dimension religieuse de [son] univers » plutôt que de « le réduire à son image de grand séducteur et d’essayiste politique ». Durant les quelque trente ans qui se sont écoulés entre l’édition princeps de cet ouvrage et la présente réédition, le contexte idéologico-politique a profondément changé et ce texte doit donc être lu sans jamais perdre de vue le moment où il fut écrit.

Deux écrivains individualistes et aristocratique : quatre grands thèmes

En 1978 donc, J. Hervier (JH) se propose d’étudier deux écrivains « d’esprit individualiste et aristocratique » qui ont accordé dans leur œuvre « une large place aux problèmes de la philosophie de l’histoire » qu’ils ont « transcrits en termes romanesques ». Son livre se décline selon quatre grands thèmes (la Guerre, la Politique, l’Individu et l’Histoire, la Religion), abordés sous différents aspects pour chacun des deux auteurs.

• La Guerre - Pour Jünger comme pour Drieu, la guerre est perçue comme une « loi naturelle », et la Première Guerre mondiale est « l’expérience fondamentale de leur jeunesse ». Rappelons seulement quelques titres. Pour le premier : Orages d’acier (1920), La guerre notre mère (1922), Le boqueteau 125 (1925), les journaux de guerre de 1939 à 1948… et cette sentence : « Le combat est toujours quelque chose de saint, un jugement divin entre deux idées ». Pour le second, les poèmes Interrogation (1917) et Fond de cantine (1920), et surtout le roman La comédie de Charleroi (1934). Pour Drieu, les hommes « ne sont nés que pour la guerre »
Jünger considère également la guerre comme « technique » et écrit à cet égard : « La machine représente l’intelligence d’un peuple coulée en acier », tandis que Drieu juge que « la guerre moderne est une révolte maléfique de la matière asservie par l’homme ».
Le livre de Jünger La guerre notre mère illustre parfaitement l’idéologie nationaliste qui régnait alors dans l’Allemagne meurtrie par la défaite, avec son exaltation du sacrifice suprême : mourir pour la patrie. Si, à cette époque, Drieu est sensible à cette idée de sacrifice patriotique, avec la Seconde Guerre mondiale il évoluera du nationalisme au pacifisme.

• La politique - En matière de politique, les nationalistes que sont initialement Jünger et Drieu estimeront rapidement que le nationalisme est dépassé et qu’il doit évoluer, pour l’un vers l’État universel et pour l’autre vers une Europe unie. Tous deux cependant appellent à une révolution, « conservatrice » pour Jünger et « fasciste » pour Drieu. On connaît les engagements de ces deux intellectuels, mot que Drieu définit ainsi : « Un véritable intellectuel est toujours un partisan, mais toujours un partisan exilé : toujours un homme de foi, mais toujours un hérétique ». Pour l’auteur de Gilles, l’engagement est nécessaire, mais « difficile » et « ambigu ». Pour Jünger, l’engagement est paradoxal : « Ma façon de participer à l’histoire contemporaine, telle que je l’observe en moi, observe-t-il, est celle d’un homme qui se sait engagé malgré lui, moins dans une guerre mondiale que dans une guerre civile à l’échelle mondiale. Je suis par conséquent lié à des conflits tout autres que ceux des États nationaux en lutte ». Une chose est sûre, ces deux intellectuels sont des « spectateurs engagés », mais Jünger « préfère finalement refuser l’engagement – même si un remords latent lui suggère que, malgré tout, en s’établissant dans le supratemporel, il peut réagir sur son environnement politique » (JH), tandis que l’engagement de Drieu « est placé sous le signe du déchirement et de la mauvaise conscience ».

• L’individu et l’histoire - L’individualisme est une caractéristique essentielle de la personnalité de Drieu (« Je ne peux concevoir la vie que sous une forme individuelle » avoue-t-il en 1921), comme de celle de Jünger pour qui c’est dans l’individu « que siège le véritable tribunal de ce monde ». Mais leur individualisme est à la fois semblable et différent. Le premier, « individualiste forcené » par tempérament et formation, « condamne historiquement l’individualisme comme une survivance du passé, tout en étant incapable d’y échapper dans ses réactions psychologiques personnelles » (JH), le second, individualiste exacerbé également, prononce la même condamnation historique, mais dépasse la contradiction en affirmant, par-delà le constat de la décadence de l’individualisme bourgeois, « la nécessité d’une affirmation individuelle qui fait de chacun le dernier témoin de la liberté » (id.). Devant l’Histoire, Jünger et Drieu ont des attitudes parfois proches et parfois opposées. Jünger la conçoit, à l’instar de Spengler, comme essentiellement cyclique : les civilisations naissent, se développent, déclinent et disparaissent. De fait, il s’oppose aux conceptions de l’Histoire héritées des Lumières comme à celles issues du marxisme. Il envisage cependant « une disparition probable de l’homme historique ». (JH).

DrLaRo060224a.jpg


Drieu est fortement marqué par l’idée de décadence, son « pessimisme hyperbolique et métaphysique » dépasse le « déclinisme » de Spengler, mais, pour lui, il existe un « courant rapide » qui entraîne tout le monde « dans le même sens » et que « rien ne peut arrêter ». Il se rapproche donc, d’une certaine manière de la conception marxiste du « sens de l’histoire », mais va jusqu’à dire que l’Histoire, c’est ce « qu’on appelle aujourd’hui la Providence ou Dieu ».
Dans leurs « utopies romanesques », Jünger (Sur les falaises de marbre, Heliopolis) et Drieu (Beloukia, L’homme à cheval) procèdent de manière radicalement différente : le premier « part de l’histoire présente pour aboutir à l’univers intemporel de l’utopie », tandis que le second « part de l’histoire passée pour aboutir à l’histoire présente » (JH). Tous deux sont déçus par le présent, mais alors que Jünger « lui substitue un monde mythique », Drieu « l’invente dans le passé ».
Face au « problème de la technique », Jünger et Drieu estiment tous deux que celle-ci a détruit l’ancienne civilisation sans lui avoir jamais trouvé de substitut. La solution, selon eux, ne réside pas dans un simple retour en arrière, mais dans la création de quelque chose qu’on n’appellera plus « civilisation » et qui relèvera de « la philosophie, de l’exercice de la connaissance, du culte de la sagesse » (Drieu)

• La religion - Après la Guerre, la Politique, l’Individu et l’Histoire, la dernière partie du livre est consacrée au rapport à la religion de Jünger et de Drieu, et c’est sans doute, pour le lecteur qui ne connaît pas l’ensemble de l’œuvre de ces deux auteurs, la plus surprenante. Un long chapitre traite de « la pensée religieuse de Drieu ». Celui-ci, vieillissant, délaissant les femmes, rejetant l’action politique, se tourne de plus en plus vers la religion. Il passe de « l’ordre guerrier » de sa jeunesse à « l’ordre sacerdotal », et écrit, aux abords de la cinquantaine, des « romans théologiques ». Il admire dans le catholicisme « un système de pensée complexe » et une religion qui « représente pour la civilisation d’Europe son arche d’alliance, le coffre de voyage à travers le temps où se serre tout le trésor de son expérience etde sa sagesse ». Toutefois, s’il vénère le christianisme sub specie æternitatis, il déteste ce qu’il est devenu, c'est-à-dire une religion « vidée de sa substance », muséifiée, et qui ne représente plus qu’« une secte alanguie », à l’image du déclin général de l’Occident. L’Église n’est plus qu’une institution bourgeoise liée au grand capitalisme. À ce « catholicisme dégénéré » (JH), Drieu oppose le christianisme « viril » du Moyen Âge, celui du « Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril ». Ce dieu « n’a rien à céder en virilité et en santé aux dieux de l’Olympe et du Walhalla, tout en étant plus riche qu’eux en secrets subtils, qui lui viennent des dieux de l’Asie ». Pour Drieu, il n’y a pas de véritable antagonisme entre le christianisme et le paganisme, mais seulement une façon différente d’interpréter la Nature. À ses yeux, c’est le catholicisme orthodoxe qui a le mieux conservé l’héritage païen.. Mais, au-delà des différentes religions, païennes ou chrétiennes, Drieu croit profondément en une sorte de syncrétisme universel, celui d’« une religion secrète et profonde qui lie toutes les religions entre elles et qui n’en fait qu’une seule expression de l’Homme unique et partout le même ».
Pour Jünger comme pour Drieu, la dimension religieuse est fondamentale et « transcende toutes les autres » (JH). Mais, contrairement à Drieu, le mot même de « Dieu » est peu fréquent dans son œuvre, caractérisée pourtant par une vision spiritualiste du monde. De fait, il semble qu’il ait envisagé une « nouvelle théologie », sans lien véritable avec l’idée d’un Dieu personnel, relevant plus sûrement d’une « religion universelle », au sens où il parle d’« État universel ». L’ennemi commun des nouveaux théologiens comme des Églises traditionnelles demeure, en tout état de cause, le « nihilisme athée ». La sympathie générale qu’il éprouve pour toutes les religions relève davantage de sa philosophie de l’histoire que d’un véritable sentiment religieux, mais ne l’empêchera pas, tout au long de la Seconde Guerre mondiale, d’exprimer des préoccupations chrétiennes. Son journal de guerre comprend d’innombrables références à la Bible, dont il loue le « prodigieux pouvoir symbolique », tandis que Sur les falaises de marbre et Heliopolis mettent en scène deux importantes figures de prêtres. « Au temps de la plus forte douleur, écrit-il, le christianisme « peut seul donner vie au temple de l’invisible que tentent de reconstruire les sages et les poètes ». Pour lui, le christianisme est avant tout ce qui, dans notre civilisation, « incarne les valeurs religieuses permanentes de l’humanité » (JH). À ses yeux, le christianisme constitue un humanisme qui prône une haute conception de l’homme. Il n’en accepte pas moins le « Dieu est mort » nietzschéen qui, souligne-t-il, est « la donnée fondamentale de la catastrophe universelle, mais aussi la condition préalable au prodigieux déploiement de puissance de l’homme qui commence ». La mort de Dieu n’est pour lui que la mort des dieux personnels, elle n’est donc pas un obstacle à la dimension religieuse de l’homme. Au mot de Nietzsche, il préfère celui de Léon Bloy, « Dieu se retire », ce qui annonce l’avènement du Troisième Règne, celui de l’Esprit qui succèdera à ceux du Père et du Fils.
En matière de religion, Drieu et Jünger sont « étrangement proches et profondément différents » (JH). Tous deux défendent les religions contre le rationalisme tout-puissant, sont convaincus de l’évidence de la mort du Dieu personnel et donc de la nécessité de « reconstruire à partir d’elle une nouvelle forme d’appréhension du divin » (JH).

Un mélange détonnant

Ce qui ressort de cette étude comparative de Jünger et Drieu, « c’est le mélange détonnant qui se produit en eux entre un esprit réactionnaire incontestable et une volonté révolutionnaire ». Toutefois si Jünger est plutôt un national-bolchevique et Drieu un révolutionnaire fasciste, face au « bourgeoisisme » tous deux sont des révolutionnaires.

Julie Hervier a intitulé son travail : « Deux individus contre l’histoire ». Le mot « individu » prend ici tout son sens lorsqu’on comprend, après avoir refermé le livre, que Jünger et Drieu sont fascinés par la singularité de l’individu. Jünger incarne un individualisme métaphysique qui est le contraire de l’individualisme bourgeois que Drieu, dans sa mauvaise conscience, croit représenter. Tous deux aspirent à l’avènement d’une nouvelle aristocratie, mais pour Drieu il s’agit d’une aspiration essentiellement politique, alors que pour Jünger le but c’est la constitution d’une « petite élite spirituelle ». Dans sa postface, l’auteur de cette magistrale et admirable étude justifie a posteriori son titre de 1978 en rappelant et en se réclamant de la formule de Kafka : « Il n’y a de décisif que l’individu qui se bat à contre-courant ».

Didier Marc
11/06/2010

Julien Hervier, Deux individus contre l’Histoire. Pierre Drieu la Rochelle, Ernst Jünger. Eurédit, 2010, 550 p.

Correspondance Polémia – 22/6/2010



mercredi 9 juin 2010

Jünger et Heidegger, de maisonnée à maisonnée


felix-h-man-bildarchiv-preussischer-kulturbesitz.1263977561.jpg Allez savoir pourquoi, on conçoit difficilement que deux grands esprits s’écrivent des banalités comme tout un chacun. En quoi on a tort car ils sont humains, après tout. Tout choc de titans comporte ainsi sa part d’anodin. Martin Heidegger et Ernst Jünger n’y ont pas échappé si l’on en juge par leur Correspondance 1949-1975 (Briefe, traduit de l’allemand par Julien Hervier, 165 pages, 16 euros, Bourgois). Julien Hervier, plus familier de l’écrivain que du philosophe, en convient dans son éclairante présentation, ainsi que dans ses précieuses notes. La plupart des lettres de ce recueil, paru pour la première fois en allemand en 2008, sont inédites, sauf quelques unes insérées par Jünger dans son journal de vieillesse Soixante dix s’efface (Gallimard). Le recueil a été assez bien accueilli outre-Rhin même s’il n’a pas fait événement : comme nous le rappelle le traducteur, il paraît tout de même en moyenne un recueil de lettres par an de Jünger depuis sa mort il y a douze ans. Mais une fois débarrassé de ses hommages, remerciements et rendez-vous, celui-ci n’en contient pas moins quelques beaux morceaux échangés durant un quart de siècle entre ces deux hommes qui s’estiment intellectuellement (Jünger fasciné par la puissance de raisonnement du penseur) et militairement (Heidegger admiratif des faits d’armes héroïques du grand soldat décoré de la plus haute des médailles, l’ordre “Pour le Mérite”). Ils entretiennent un commerce agréable entre gens de bonne compagnie et se tiennent au courant “von Haus zu Haus“, autrement dit de maisonnée à maisonnée, formuleernst_juengerbiographie1_1203549094.1263977602.jpg traditionnelle par laquelle les Allemands englobent leurs familles dans leur relation d’amitié.

Un projet de revue, auquel ils doivent tous deux participer, les requiert de concert à la fin des années 40, mais cela ne va pas très loin ; à peine est-ce l’occasion de confronter leurs points de vue sur l’art et la manière de traduire des maximes de Rivarol sur le temps. Il ne faut pas s’attendre à des développements sur ce que le préfacier qualifie d’”erreur passagère de Heidegger, la confiance qu’il avait mise un temps en Hitler“, à savoir l’acceptation le 21 avril 1933 de son élection à la fonction de recteur de l’université de Fribourg, poste dont il démissionna un an après. Bien sûr, ça et là, on pressent la légère amertume commune de deux mis à l’écart de la nouvelle Allemagne qui se considèrent plutôt comme les derniers penseurs autonomes. Même s’ils vivront assez vieux pour connaître l’éphémère des jugements de leurs contemporains :“Après avoir été d’abord réduit aux abois, on finit par se retrouver sur des timbres-poste” écrit Jünger en 1973 depuis sa retraite très visitée de Wilflingen. Il y a également un intéressant développement de deux pages de Heidegger sur le nihilisme comme puissance fondamentale érigée contre le chaos, le morbide et le mal. On relèvera également quelques formules. Celle-ci de Jünger pour dénoncer les spécialistes :“S’il n’y avait rien de plus dans un mot que de la grammaire et de l’histoire, nous n’aurions plus besoin de poètes ni de philosophes”. Ou celle-ci de Heidegger en 1966 :“L’avenir que nous prépare le développement de l’ordinateur appartient à “la linguistique critique”, à la sémantique et à l’analyse positiviste du langage”. Mais on s’en doute, le commentaire de leurs oeuvres respectives (notamment la parution de Passage de la ligne) mobilise leur réflexion, chacun se faisant le contemporain capital de l’autre étant entendu qu’ils ne boxent pas dans la même catégorie.

heidegger.1263977638.jpg Pour le philosophe, l’écrivain n’a rien écrit de plus remarquable que Le Travailleur (1932) dont on sait que la lecture l’influença dans son propre travail sur la technique ; rien d’aussi élevé sauf, peut-être, Le Boqueteau 125 et l’essai Sur la douleur tiré de Feuilles et pierres. Il voit avant tout en Jünger celui qui comprend le monde par le prisme de la volonté de puissance. Non un penseur mais un homme d’une toute autre qualité : celui qui a accompli existentiellement sa vision dans l’action, notamment sur les fronts de la première guerre mondiale, guidé par un remarquable esprit de décision. Tout ce que l’écrivain a publié depuis est éclairé par cette lumière. Tant et si bien qu’à ses yeux, “un tel dire est déjà en soi un agir qui ne réclame nullement d’être complété par une praxis“. C’est peu dire que si l’écrivain, lui, admire la puissance de la pensée du philosophe, il reconnaît parfois rester sur le seuil de ses livres. Même s’il défend son style contre les étymologistes (”car vous pénétrez en profondeur dans la construction historique de la langue”), il admet toutefois, et encore n’est-ce qu’à propos de ses Wegmarken (1967) :

”Vos textes sont difficiles et à peines traduisibles ; aussi suis-je toujours étonné par l’influence qu’ils exercent sur les Français intelligents. Il doit donc se produire une sorte d’osmose, à moins que le lecteur ne soit guidé par une cohérence qui se situe au-dessous du niveau de la langue”.

Ce qui est faire beaucoup d’honneur aux intellectuels français. Mais le fait est que l’un comme l’autre a joui chez nous d’un prestige, d’une faveur et partant d’une indulgence qui ne leur étaient pas ernst_juenger_stamp_1209388435.1263977735.jpgtoujours accordé dans leur propre pays, idiosyncrasie qui demeure une énigme. Même si le ton se fait plus chaleureux au fur et à mesure qu’ils avancent en âge, passant du “cher” au “cher, très cher” ils ne s’en donnèrent pas moins du “Monsieur” durant vingt cinq ans. Ce n’est pas ce qui a donné le plus de mal à Julien Hervier qui dut se battre plutôt avec le Gestell (socle, tréteau, châssis…) que même les Allemands ont du mal à comprendre quand Heidegger en fait du Ge-stell, structure évidée dans l’attente d’une forme. Pareillement avec l’expression heidegerienne Lichtung des Seins, qu’il rend par l’”éclaircie de l’Etre” tout en sachant que la racine Licht ici ne renvoie pas à “lumière” mais à “léger”. Mais s’il préfère baisser les bras devant les jeux de langage à partir d’Umschlag, il renonce également à restituer ceux du philosophe sur son cher et “mystérieux parler de la parole” de Haute-Souabe, ce dont on ne lui tiendra pas rigueur.

(Photos D.R.)